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Chapitre 8 / 10 · 12 min de lecture

Le leadership transformationnel

Le rôle décisif des leaders et des managers : les cinq dimensions du leadership transformationnel et comment soutenir concrètement les équipes.

Le leadership compte. C'est l'un des messages les plus fermes — et les plus contre-intuitifs au sein de la communauté DevOps — du travail de Forsgren, Humble et Kim. La communauté a parfois pris l'habitude de dénigrer le management : ce sont les cadres intermédiaires, les conservateurs accrochés au statu quo, qui empêcheraient les équipes de faire les changements nécessaires. Pourtant, à la question la plus fréquemment posée — « comment embarquer nos leaders pour pouvoir enfin changer les choses ? » — la recherche répond sans détour : un leadership engagé est essentiel aux transformations réussies. Gartner allait jusqu'à prédire qu'en 2020, la moitié des DSI n'ayant pas transformé les capacités de leurs équipes seraient écartés des comités de direction numérique de leur organisation.

Mais attention au contresens. « Leadership » ne veut pas dire « chef » ni « héros solitaire » qui sauverait la transformation à lui seul. Être un leader ne signifie pas avoir des subordonnés sur un organigramme : c'est inspirer et motiver celles et ceux qui vous entourent. Et surtout, le résultat central de ce chapitre est d'une grande nuance : le leadership a un impact puissant, mais indirect. Il n'agit jamais à la place des équipes ; il habilite leur travail technique et Lean, lesquels produisent ensuite la performance. Un grand leader ne compense pas l'absence de capacités. Voyons précisément ce que la science a établi.

Pourquoi le leadership compte (et pourquoi indirectement)

Un bon leader affecte la capacité d'une équipe à livrer du code, à concevoir de bons systèmes, et à appliquer les principes Lean à la façon dont elle gère son travail et développe ses produits. Toutes ces capacités ont un impact mesurable sur la rentabilité, la productivité et la part de marché de l'organisation — ainsi que sur la satisfaction client, l'efficacité et l'atteinte d'objectifs non commerciaux, importants pour les organisations à but lucratif comme non lucratif.

Le point décisif est le chemin indirect. Ces effets sur les objectifs organisationnels ne sont pas directs : ils transitent par les pratiques techniques et Lean que les leaders soutiennent dans leurs équipes. Le leadership transformationnel (transformational leadership) est ainsi présenté comme essentiel pour quatre raisons :

  • Établir et soutenir des normes culturelles génératives et de haute confiance (generative and high-trust culture).
  • Créer des technologies qui améliorent la productivité des développeurs, réduisent le délai de déploiement (deployment lead time) et fiabilisent l'infrastructure.
  • Soutenir l'expérimentation et l'innovation des équipes, et livrer de meilleurs produits plus vite.
  • Travailler à travers les silos organisationnels pour obtenir un alignement stratégique.

Les leaders ont l'autorité et le budget pour conduire les changements à grande échelle souvent nécessaires, pour offrir une couverture (air cover) pendant la transformation, et pour modifier les incitations de groupes entiers de professionnels — développement, QA, exploitation, sécurité. Ce sont eux qui donnent le ton de l'organisation et renforcent les normes culturelles désirées.

Note

Beaucoup de récits de réussite DevOps célèbrent l'effort « par la base » (grassroots) d'équipes techniques. La recherche ne le nie pas — mais elle montre qu'il est bien plus facile de réussir avec le soutien du leadership. Les histoires héroïques de transformations parties d'en bas existent, elles sont simplement l'exception coûteuse, pas la règle conseillée.

Les cinq dimensions du leadership transformationnel

Pour mesurer le leadership de façon rigoureuse, les auteurs ont repris un modèle établi (Rafferty et Griffin, 2004) qui décompose le leadership transformationnel en cinq dimensions. Chacune a été évaluée par enquête, à travers plusieurs affirmations auxquelles les répondants réagissaient sur une échelle. Le tableau suivant résume ces cinq caractéristiques.

DimensionDéfinitionExemple d'affirmation mesurée (« Mon leader… »)
Vision (vision)A une image claire de l'endroit où l'organisation va et où elle devrait être dans cinq ans« …a une idée claire de la direction que nous prenons et de là où il/elle veut notre équipe dans cinq ans. »
Communication inspirante (inspirational communication)Communique d'une manière qui inspire et motive, même dans un environnement incertain ou changeant« …dit des choses qui rendent fiers de faire partie de cette organisation ; encourage à voir le changement comme une situation pleine d'opportunités. »
Stimulation intellectuelle (intellectual stimulation)Pousse à penser les problèmes autrement et à remettre en cause les hypothèses« …me met au défi de repenser des problèmes anciens et certaines de mes hypothèses de base que je n'avais jamais questionnées. »
Leadership de soutien (supportive leadership)Se soucie réellement des besoins et des sentiments personnels de ses collaborateurs« …considère mes sentiments personnels avant d'agir ; veille à ce que les intérêts des employés soient pris en compte. »
Reconnaissance personnelle (personal recognition)Reconnaît et félicite le bon travail, salue les progrès de qualité« …me félicite quand je fais un travail meilleur que la moyenne, et personnellement quand je fais un travail remarquable. »

Astuce

Le leadership transformationnel se distingue du leadership-serviteur (servant leadership). Les deux partagent l'attention portée aux personnes, mais diffèrent par le point de focalisation : le leader-serviteur se concentre sur le développement et la performance de ses collaborateurs, tandis que le leader transformationnel cherche à faire identifier ses équipes à l'organisation et à les engager au service de ses objectifs. Les auteurs ont choisi ce second modèle parce qu'il prédit mieux la performance dans d'autres contextes — et c'est exactement ce qu'ils voulaient comprendre dans la technologie.

Ce que la recherche a trouvé

L'analyse établit que ces cinq caractéristiques sont fortement corrélées avec la performance de livraison logicielle. Les différences entre équipes sont nettes et statistiquement significatives :

  • Les équipes très performantes (high performers) rapportent les leaders les plus forts sur toutes les dimensions à la fois.
  • Les équipes peu performantes (low performers) rapportent les niveaux les plus bas sur ces mêmes dimensions.
  • En poussant l'analyse plus loin : les équipes dont le leadership se situe dans le tiers inférieur en force de leadership n'ont qu'une chance sur deux d'être très performantes par rapport aux autres.

Autrement dit, un leadership faible n'interdit pas la réussite, mais il la rend statistiquement deux fois moins probable. Ce résultat valide l'expérience commune des praticiens : on peut réussir par la base, mais c'est nettement plus dur sans soutien du leadership.

Le leadership transformationnel est par ailleurs fortement corrélé avec le Net Promoter Score des employés (eNPS) : on trouve ces leaders là où les collaborateurs sont heureux, loyaux et engagés. Et même si l'étude n'a pas mesuré la même année leadership et culture, d'autres travaux établissent que les leaders transformationnels forts construisent et soutiennent des cultures d'équipe et d'organisation saines.

À retenir

Le leadership transformationnel n'est pas une pratique séparée ni un nouveau jeu de techniques à ajouter par-dessus les autres. Il amplifie l'efficacité des pratiques techniques et organisationnelles que la recherche a identifiées. Son influence — positive ou négative — circule à travers le soutien aux pratiques techniques et de gestion produit, puis se répercute jusqu'à la performance de livraison et la performance organisationnelle.

Le piège du « grand leader » : pourquoi le leadership seul ne suffit pas

C'est sans doute le résultat le plus important du chapitre, et celui qu'il faut retenir contre toute intuition. Les auteurs ont isolé les équipes ayant les meilleurs leaders — les 10 % du haut sur les caractéristiques transformationnelles. On s'attendrait à ce qu'elles soient au-dessus de la moyenne. Or ces équipes étaient aussi peu, voire moins susceptibles d'être très performantes que l'ensemble de la population étudiée.

Comment l'expliquer ? Parce qu'un leader ne peut pas atteindre les objectifs seul. Il lui faut des équipes qui exécutent le travail sur une architecture adaptée, avec de bonnes pratiques techniques, l'usage des principes Lean et tous les autres facteurs étudiés au fil des années. Le tableau suivant clarifie ce que le leadership fait — et ne fait pas.

Le leadership transformationnel……mais il ne…
Habilite les équipes à ré-architecturer leurs systèmes…conçoit pas l'architecture à leur place
Soutient la mise en place de la livraison continue et du Lean…écrit pas le code ni les tests à leur place
Crée les conditions d'une culture d'expérimentation et d'apprentissagecompense pas l'absence de capacités techniques
Amplifie l'effet des pratiques déjà en place…ne crée pas la performance par sa seule présence

La conclusion est sobre et non sur-vendue. Le leadership aide à bâtir de grandes équipes, de grandes technologies et de grandes organisations — mais indirectement. Il rend possible le travail ; il ne le remplace pas. Investir massivement dans le charisme du sommet sans bâtir les capacités techniques et Lean en dessous ne produit pas la performance attendue.

Comment l'influence du leadership atteint la performance (chemin indirect)

  Leadership            Pratiques                 Performance
  transformationnel  →  techniques & Lean      →  de livraison      →  Performance
  (les 5 dimensions)    (architecture, CD,        (lead time,           organisationnelle
                         tests, produit)           fréquence,           (rentabilité,
                                                    MTTR, taux           productivité,
                                                    d'échec)             part de marché)

  Le leadership n'agit JAMAIS directement sur la dernière colonne.
  Couper la colonne du milieu (pas de capacités) -> pas de performance,
  même avec le meilleur leadership.

Le rôle concret des managers

Les leaders jouent un rôle critique dans toute transformation. Quand ces leaders sont aussi des managers — c'est-à-dire des responsables de personnes, souvent de budgets et de ressources — leur rôle est encore plus grand, car ils tiennent un levier supplémentaire. Dans le meilleur des cas, le manager est aussi un leader et incarne les cinq dimensions ci-dessus.

Les managers font le lien entre les objectifs stratégiques de l'entreprise et le travail concret de leurs équipes. Ils peuvent améliorer la performance par trois leviers simples : créer un environnement où l'on se sent en sécurité, investir dans le développement des capacités des personnes, et lever les obstacles au travail. La recherche montre aussi que l'investissement dans le DevOps est fortement corrélé à la performance de livraison. Concrètement, un manager peut :

  • Rendre les déploiements moins pénibles, ce qui fait progresser nettement la performance.
  • Rendre les métriques de performance visibles et les aligner sur les objectifs de l'organisation.
  • Déléguer davantage d'autorité à ses équipes — « le savoir est un pouvoir : donnez le pouvoir à ceux qui ont le savoir. »

À quoi ressemble un investissement concret dans les équipes et le DevOps ? Les auteurs proposent une liste de moyens accessibles :

InvestissementCe qu'il produit
Rendre les ressources existantes accessibles à tous, et créer du temps pour apprendreUn environnement d'apprentissage continu
Établir un budget de formation dédié, connu de tous, avec liberté de choixDe l'autonomie et de la motivation
Encourager la participation à des conférences (au moins une par an), avec restitution à l'équipeDe la diffusion de connaissances
Organiser des hack days internes inter-équipesDe la collaboration transverse et de l'innovation
Organiser des « yak days » dédiés à la dette techniqueDu temps pour ce qui n'est jamais priorisé
Tenir des mini-conférences DevOps internes (format DevOpsDays, talks + open spaces)Du partage et de l'auto-organisation
Donner du temps dédié (20 %, ou quelques jours après une release) pour expérimenterDe l'expérimentation et de la veille technologique

Astuce

Le fil rouge de tous ces dispositifs : faire de l'amélioration une routine quotidienne, pas un projet ponctuel. Une transformation n'est pas un événement avec une date de fin ; c'est l'installation durable d'un climat où apprendre et expérimenter fait partie du travail de chacun, tous les jours.

Soutenir les équipes : culture, apprentissage et outils

La vraie valeur d'un manager se manifeste dans la façon dont il amplifie le travail de ses équipes. Le plus utile qu'il puisse faire, c'est faire grandir et soutenir une culture d'équipe forte, pour que les experts qui travaillent avec lui opèrent à leur efficacité maximale. La recherche pointe trois leviers fortement corrélés à la performance de livraison et à une culture d'équipe forte : la collaboration inter-fonctions, un climat d'apprentissage et les outils.

Collaboration inter-fonctions (cross-functional collaboration). La chose la plus importante est de construire la confiance avec ses homologues des autres équipes — une confiance qui se bâtit dans le temps, sur des promesses tenues, une communication ouverte et un comportement prévisible même sous pression. On peut aussi encourager la mobilité des praticiens entre départements (un mouvement latéral qui enrichit les deux équipes), et récompenser explicitement le travail qui facilite la collaboration.

Climat d'apprentissage (climate for learning). Le manager crée et défend un budget de formation, donne à l'équipe les ressources et l'espace pour l'apprentissage informel (3M et Google ont consacré 15 % et 20 % du temps à l'exploration), et — surtout — rend l'échec sûr. Si l'échec est puni, plus personne n'essaie de nouvelles choses. Traiter les échecs comme des occasions d'apprendre et tenir des post-mortems sans blâme (blameless postmortems) permet de prendre des risques raisonnables et nourrit une culture d'innovation. On y ajoute des moments réguliers de partage — lightning talks, lunch-and-learns, demo days.

Outils (tools). Sauf bonne raison contraire, les praticiens devraient choisir leurs propres outils. La donnée le confirme à deux titres : la liberté de choix des outils est l'un des grands contributeurs à la satisfaction au travail, et l'un des prédicteurs de la livraison continue. La supervision (monitoring) proactive, enfin, est fortement liée à la performance et à la satisfaction : c'est un pilier d'une fondation technique solide.

À retenir

Les exercices de reprise après sinistre (disaster recovery / « game days ») ne servent pas qu'à tester la résilience technique. Comme le souligne Kripa Krishnan (Google), ils sont conçus pour faire collaborer des équipes qui ne travaillent pas ensemble d'ordinaire : « ainsi, si un vrai désastre survient, ces personnes auront déjà de solides relations de travail. » Le préalable indispensable : que l'organisation accepte les échecs de systèmes et de processus comme un moyen d'apprendre.

Ce que la transformation enseigne

En synthèse, la recherche démonte deux mythes opposés. Le premier est que le management serait l'ennemi du DevOps ; le second est que le DevOps réussirait uniquement par la base, sans les chefs. La réalité tient au milieu : les transformations technologiques bénéficient de leaders réellement engagés et transformationnels, capables de soutenir et d'amplifier le travail de leurs équipes — et ce soutien se traduit jusqu'à la valeur livrée au business.

L'enseignement pour les organisations est direct : voir le développement du leadership comme un investissement dans les équipes, la technologie et les produits. Mais un investissement qui ne porte que s'il s'accompagne, en dessous, des capacités techniques, architecturales et Lean. Le leadership transformationnel ne remplace aucune de ces capacités : il en multiplie l'effet.

À retenir

  • Le leadership compte, mais pas la figure du héros : le leadership transformationnel, c'est inspirer et motiver, pas figurer sur un organigramme. Son impact sur la performance organisationnelle est réel mais indirect, via les pratiques techniques et Lean qu'il soutient.
  • Le modèle mesure cinq dimensionsvision, communication inspirante, stimulation intellectuelle, leadership de soutien et reconnaissance personnelle — toutes fortement corrélées à la performance de livraison et au bonheur des employés (eNPS).
  • Un leadership dans le tiers inférieur rend une équipe deux fois moins susceptible d'être très performante ; à l'inverse, le leadership seul ne suffit pas : les équipes au top 10 % de leadership mais sans capacités n'étaient pas plus performantes que la moyenne.
  • Le leadership habilite les équipes — il ne fait pas le travail à leur place et ne compense pas l'absence d'architecture, de pratiques techniques et de principes Lean.
  • Les managers font le lien entre stratégie et travail réel : ils créent la sécurité, investissent dans les personnes (formation, hack days, temps dédié, budget), rendent les déploiements moins pénibles et délèguent l'autorité à ceux qui ont le savoir.
  • Soutenir les équipes repose sur trois leviers corrélés à la performance — collaboration inter-fonctions, climat d'apprentissage (échec sûr, post-mortems sans blâme) et choix des outils — et l'amélioration doit devenir une routine quotidienne, jamais un projet ponctuel.